Le 22 mars 2026, au soir, la gauche est sonnée. Faute d’accord, Paris, Lyon et Marseille ont basculé à droite, les métropoles de la « vague verte » de 2020 ne sont plus écologistes, il y a peu de conquêtes auxquelles se raccrocher. Ce scénario catastrophe, les cadres des partis de gauche se gardent bien de l’évoquer publiquement, mais tous l’ont en tête, au regard de sondages inquiétants et de divisions persistantes, notamment dans les trois plus grandes villes du pays.
Pour cause : les municipales des 15 et 22 mars prochains s’annoncent piégeuses pour les mouvements progressistes, qui savent que se jouent à la fois leur crédibilité en tant que forces gouvernantes au local et une part de la campagne pour la présidentielle de 2027.
La gauche, hors LFI, a en effet un bilan à défendre, alors qu’elle est absente du pouvoir au national depuis bientôt dix ans. Logement social, subventions à des associations solidaires, gratuité des cantines et des transports, régies publiques de l’eau, politique d’adaptation aux fortes chaleurs, communisme municipal… La liste d’innovations dont la gauche peut se targuer est longue.
23 des 42 villes de plus de 100 000 habitants sont gouvernées par les socialistes, les communistes ou les écologistes – souvent dans des exécutifs pluriels. Le tout dans un contexte de tensions et d’incertitudes : le précédent scrutin, en 2020, ayant été parasité par le Covid, le corps électoral local n’a pas été testé depuis 2014, or le paysage politique a depuis drastiquement changé (montée en puissance de LFI à gauche, percée de l’extrême droite, tripartition…).
« Les municipales sont en réalité des élections très difficiles à déchiffrer, ce sont 35 000 scrutins simultanément avec des enjeux parfois très différents, relate le politologue Rémi Lefebvre. La question du ”qui a gagné”est avant tout une bataille d’interprétation politique. Évidemment, si la gauche commence par perdre Paris, Lyon, Marseille, le récit qui s’imposera sera catastrophique. »
Les communes comme « remparts au libéralisme »
Au PCF, le secrétaire national, Fabien Roussel, candidat à sa réélection à Saint-Amand-les-Eaux (Nord) a appelé à préparer les municipales, avant de se lancer dans la course pour 2027.
Sur le même thème
Municipales : à Paris, la gauche est-elle (enfin) entrée en campagne ?
« Si nous voulons réussir la présidentielle, nous ne pouvons pas faire n’importe quoi avec le scrutin local, confirme le porte-parole du Parti communiste, Léon Deffontaines, par ailleurs candidat à Amiens. Et ce n’est pas qu’une question de présidentielle. Les communes sont d’abord des remparts au libéralisme. Une ville qui bascule à droite, c’est moins de politiques sociales, des assos qui disparaissent faute d’aides publiques, et la gauche qui s’efface un peu dans la vie des gens. » Bref, des changements concrets dans la vie des habitants, au-delà des calculs d’appareils.
Le scénario d’une débâcle, Pierre Jouvet, le monsieur élections du PS, « n’y croit pas ». Le secrétaire général du parti à la rose préfère mettre en avant les dynamiques d’union dès le premier tour : « Dans 80 à 85 % des communes de plus de 20 000 habitants, il y aura des listes de rassemblement avec le PS, le PCF et les Écologistes. C’est énorme. » Et donc, un absent sur la photo de famille, La France insoumise.
LFI mène une autre stratégie : elle entend faire le plus gros score possible avec ses listes au premier tour pour être présente et en situation de force au second pour négocier. « Notre stratégie est d’offrir un bulletin de gauche de rupture partout où l’on peut, et on sera au second tour dans le plus de communes possibles, confirme Paul Vannier, député LFI et référent pour les échéances électorales. La question des victoires sera plus difficile, mais a minima nous aurons une entrée massive d’insoumis dans les conseils municipaux, dans des majorités ou dans l’opposition. »
Enterrées, donc, les très faibles ambitions locales de 2020. LFI s’est depuis étoffée, avec 70 députés et un réseau de 100 000 militants revendiqués, et espère faire fructifier aux municipales ses bons résultats de 2024 aux européennes, notamment dans les quartiers populaires. Le mouvement présente environ 500 listes pour ce scrutin.
Sur le même thème
Municipales 2026 : le Mouvement associatif veut « faire alliance » avec les communes
« Ils sont passés d’une élection enjambée à une élection surpolitisée et nationalisée, décrypte Rémi Lefebvre. C’est aussi une façon de mettre la machine militante en branle en prévision de 2027, et une manière de se garantir un ancrage local, y compris pour préparer l’après-Mélenchon. » Un peu moins d’un tiers des députés LFI sont investis dans ce scrutin, à l’image de François Piquemal à Toulouse, Ugo Bernalicis à Villeneuve-d’Ascq ou Aly Diouara à La Courneuve.
Le jeu dangereux des insoumis
Les insoumis le répètent : quasi absents du paysage municipal sortant, ils n’ont « rien à perdre et tout à gagner » dans ce scrutin. Sous-entendu, ce sont les autres forces de gauche qui ont des coups à prendre, surtout si elles comptent faire sans LFI. Sauf que cette stratégie, réalisée avec plus ou moins de courtoisie et de finesse en fonction des inimitiés locales préexistantes, a fini par leur attirer l’hostilité de toute la gauche ou presque.
« Ils jouent à un jeu dangereux, à vouloir être les rois sur un tas de cendres », soupire un communiste. « Quelle image renverra la gauche si on perd car on est incapables de s’entendre ? » alerte-t-on dans l’entourage de Marine Tondelier, la patronne des Écologistes.
Les socialistes ont aussi la présidentielle en tête et espèrent ostraciser les insoumis. À cela s’ajoute l’actualité nationale, et notamment parlementaire : le PS, qui semble prêt à s’abstenir sur le budget rectificatif de Sébastien Lecornu ou à accepter un passage en force via l’article 49.3, ne se fait pas que des amis. « Il y a des endroits où on aura moins envie de mettre leur logo sur l’affiche, c’est sûr », grince un communiste. Pain bénit pour les insoumis, auxquels les socialistes donnent des arguments a posteriori pour justifier de ne pas rejoindre les listes d’union.